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Une lettre de Gaza Posted: Sep 5 2019 12:00AM

« CNEWA a invité Sr. Nabila Saleh de la communauté du Rosaire à faire un témoignage sur leur mission et la réalité dans ce lieu isolé qu’est Gaza, Palestine. Comme vous pourrez le lire, cette communauté comme les autres institutions chrétiennes apportent par leur action, l’espérance tant désirée dans un contexte hostile et trop souvent violent. »

Je m’appelle sœur Nabila Saleh et je travaille depuis 2007 à l’école des sœurs du Rosaire, où j’ai dirigé la maternelle pendant cinq ans. Après une parenthèse de deux ans, j’y suis retournée en qualité de directrice, mon poste actuel. Pendant mes années de service auprès des sœurs du Rosaire, j’ai enseigné la théologie, aidant les enfants et les étudiants universitaires à découvrir la parole du Christ, à mieux se connaître, et à apprendre à pratiquer la réconciliation et le pardon.

Nous sommes trois sœurs au couvent de Gaza : je suis originaire d’Égypte, et sœur Martina Bader et sœur Bertilla Murj viennent de Jordanie. Nous consacrons beaucoup de temps à la prière, nous célébrons la liturgie des Heures et l’adoration du Seigneur dans l’eucharistie. Notre relation est harmonieuse en dépit de nos différences de formation, de culture et d’accents. Je ne peux pas nier que cela a été difficile au début, mais notre amour commun pour le Christ nous a réunies et nous travaillons en presque parfaite communion.

Nous croyons que Dieu nous a choisies afin de travailler pour Lui à Gaza, en semant l’amour par nos soins et en nous sacrifiant pour contrer le mal partout où il se manifeste. Je suis convaincue que notre mission sacrée se traduit par les efforts que nous déployons quotidiennement pour enseigner l’éthique, les vertus et les valeurs morales, et inculquer l’esprit de tolérance et du respect mutuel pour tous, indépendamment de la race, du sexe ou de la croyance.

C’est un grand défi de servir à Gaza où nous sommes confrontés aux conflits fréquents ou de se remettre de ceux-ci. Il s’agit d’une petite bande de terre isolée du monde extérieur par des clôtures et des bateaux de patrouille. Gaza est le territoire le plus peuplé au monde, mais il n’a pratiquement pas d’infrastructures et de ressources naturelles. Avec un taux élevé de chômage chronique, l’économie de Gaza est exacerbée par les sanctions et les blocus, aussi bien que les conflits politiques, ce qui limite les perspectives d’avenir et ne laisse guère d’espoir.

En septembre 2014, quand j’ai pris mes fonctions de directrice de l’école; l’établissement avait été sérieusement endommagé par le conflit de 51 jours entre les forces de défense israéliennes et le Hamas, conflit qui venait de se terminer à peine quelques semaines plus tôt. Nous avons entrepris la lourde tâche de réparer et de remettre à neuf les bâtiments de l’école, lancé des projets de développement et, surtout, entrepris la mission exigeante consistant à travailler avec le personnel, les enseignants et les enfants qui avaient besoin de soutien psychologique.

Être la directrice de l’école est une tâche vraiment ardue; ce n’est pas facile de composer avec la vie à Gaza, dont les enseignants, les parents et les élèves vivent avec les conséquences de la guerre et la menace de représailles. L’anxiété et les nerfs à vif créent des tensions. J’ai pris conscience du fardeau et des craintes qui accablent les personnes en état de siège et vivant dans la pauvreté, sans perspectives d’avenir.

La plupart des gens à Gaza ont souffert d’une façon ou d’une autre de troubles post-traumatiques — surtout les enfants qui ont vécu trois conflits sanglants en l’espace de cinq ans.

Je pouvais à peine refouler mes larmes quand j’ai réalisé à quel point ils ont été marqués pour la vie. Certains enfants ont le corps mutilé ou vivent sous les tirs d’artillerie quotidiens et le bruit menaçant des avions qui survolent la région.

«Aucun endroit n’est sécuritaire à Gaza», diront certains, ajoutant qu’ils sont en proie à des attaques de panique à chaque bombardement. Souvent, quand j’entendais ces témoignages, je ne pouvais pas m’empêcher de pleurer.

Salma, une élève de secondaire 4, m’a dit en pleurant qu’elle ne se mariera jamais «parce que je ne pourrais pas endurer de perdre un être cher dans une guerre. Je ne peux pas les voir mutilés; je ne veux pas être responsable de la souffrance de mes enfants en les laissant vivre à Gaza pour souffrir comme moi. J’ai perdu tout espoir dans la vie».

« Je m’attends à tout moment à ce qu’une autre guerre éclate, a-t-elle ajouté. J’affronte chaque journée avec la peur d’être la prochaine à mourir, que ce soit mon père, ma mère ou mon petit frère.»

Ce qui se passe à Gaza m’inquiète profondément. Le siège, la guerre, la dislocation interne, les compressions salariales et les interminables coupures d’électricité ont des répercussions sur chaque aspect de la vie à Gaza, surtout celle des enfants. Le fait de vivre dans ces circonstances les a acculés à la pauvreté, à la faim et à une existence qui est une lutte quotidienne. La plupart des gens dans cette situation dépendent de l’aide humanitaire.

Sachant ce que les enfants ont enduré, j’ai décidé de commencer certaines activités avant la nouvelle année scolaire. Je me suis fait aider par les administrateurs et les enseignants — qui avaient eux-mêmes besoin de réhabilitation psychologique.

La semaine a commencé par des programmes d’activités récréatives et psychologiques bien pensées au profit de 800 enfants, de la maternelle au secondaire 5. Ces programmes comprenaient des jeux, des cours de théâtre, d’art, de danse et de chant, du sport et des débats. Tous les enfants ont aimé. Les enseignants ont ensuite dirigé des sessions de soutien pour encourager les enfants à parler de leur expérience durant la guerre.

Une autre activité a consisté à tourner des films contenant des messages encourageants. Les enfants ont aimé tout particulièrement The Butterfly Circus, un court-métrage sur un jeune homme sans membres qui se voyait comme un objet de pitié et de ridicule, maudit depuis sa naissance. Mais encouragé par les autres, il s’est découvert une force intérieure et une estime de soi.

Le dernier jour de la semaine a été formidable pour tous. Les enfants voulaient faire une bataille d’eau, et j’ai accepté ce défi avec enthousiasme. Je me suis procuré des lances eau, des ballons, des seaux et des tuyaux d’arrosage; je leur ai demandé d’apporter les leurs aussi, s’ils en avaient. Les élèves, les enseignants, le personnel et même sœur Bertilla se sont joints à ce jeu; ce fut la journée la plus heureuse. Tout le monde s’est amusé à remplir les ballons d’eau, et à les jeter les uns sur les autres, dans une ambiance de sécurité et de bonheur, de rires et de joie.

Cela a semblé aider les gens. J’ai remarqué, dans les semaines qui ont suivi, qu’ils semblaient plus détendus et heureux. Depuis, ils avaient hâte de venir à l’école, et accouraient vers moi pour me prendre dans leurs bras quand ils me voyaient. J’en suis heureuse; c’est tellement touchant.

Je m’efforce vraiment d’organiser des activités extracurriculaires pour les enfants de la maternelle au secondaire 5 — musique et théâtre, expositions d’art, célébrations de fêtes et compétitions sportives qui plaisent à toute l’école.

En dépit de ces formidables réactions, c’est non dans ce que les enfants reçoivent, mais dans ce qu’ils donnent qu’on peut sans doute voir le principal effet de cette initiative.

Des activités de bénévolat en nature ont donné aux enfants l’occasion de tisser des liens et de grandir avec leur communauté en venant en aide à des familles de Gaza. Les enfants recueillent vêtements, couvertures, souliers, serviettes, jouets et cartables pour les plus démunis. Cela cultive un sentiment d’amour et de charité. Je suis convaincue que le fait d’inculquer un esprit de générosité chez les jeunes est une façon primordiale de former le caractère pour créer une société plus aimable et aimante.

La Journée de l’environnement, la plus amusante de toutes les activités visait à promouvoir la propreté. Nous avons commencé par nettoyer les alentours de l’école; élèves et enseignants se sont mis à l’œuvre avec enthousiasme. Quand nous sommes rentrés à l’école, et après avoir fait une pause, la cour de récréation nous a semblé plus sale que jamais. Ce fut une bonne occasion pour les enfants d’apprendre que la propreté se fait de l’extérieur comme de l’intérieur.

«La beauté est ce que vous en faites», leur ai-je dit à la fin de la journée. Mon vœu ultime est l’engagement à vie envers Dieu. Voilà pourquoi j’ai accepté et relevé le défi de travailler et de servir dans une zone de conflit comme Gaza, pour aider à transformer la vie des enfants et de leur communauté, quel que soit leur fardeau. Mais les religieuses ne peuvent pas réussir sans l’aide des laïques et des employés — de véritables collaborateurs, qui, malgré les hauts et les bas, ne nous ont jamais déçus.

Sœurs Martina et Bertilla et moi-même sommes des sœurs au sens propre du terme, et nos destinées se croisent quotidiennement dans l’adoration du sacré. Il est vrai que nous sommes engagées dans le monde et qu’il nous arrive de ne pas être d’accord sur des questions terre à terre, mais nous sommes à jamais unies par la confiance, l’amour et la consécration des cœurs immaculés de Jésus et de Marie par la grâce de la vertu et de l’Esprit saint de Dieu le père. Nos cœurs demeurent indissolublement unis avec celui de Dieu.

L’Association catholique d’aide à l’Orient (CNEWA) travaille avec les chrétiens de Gaza et les sœurs du Rosaire depuis plusieurs années. Vous pouvez appuyer leur mission en faisant un don sur notre page d’accueil.

Merci de vos prières et de votre générosité!